Généalogie Algérie Maroc Tunisie – 3ème trimestre 1994 – N° 47
Chirurgien en Algérie en 1840
Par Jean-Paul GUILLAUMOT (Adhérent n° 1239)
J’ai un ancêtre qui est né à Paris le 30 Frimaire An V (Décembre 1796) ce qui explique les prénoms qui lui furent donnés : Numa, Elicio SOUDAN. Elève au Lycée CHARLEMAGNE, il est passé sans transition en Janvier 1813 des versions et thèmes latins et grecs aux cours d'anatomie du service de santé militaire en vue d'en faire un chirurgien.
Rappelons qu'à cette époque l'Armée de Napoléon a été saignée à blanc pendant la Retraite de Russie et que l'Empereur veut constituer la Grande Armée. Cette incorpo-ration va déterminer sa vie. Il a alors 17 ans.
Nous le retrouvons en Septembre 1840 à Alger où il vient d'être nommé Chirurgien en Chef de l'Année d'Afrique. Il y restera jusqu'en 1842. Il écrit régulièrement à son épouse restée en France et nous allons découvrir ensemble quelques unes de ces lettres soigneusement conservées.
Alger le 20 Septembre 1840
J'ai reçu par M. Rondelle le petit paquet que tu m'as envoyé et les lettres qu'il contenait. Tes nouvelles sur vos santé m'ont fait grand plaisir. La température, à ce qu'il parait, a été très forte en France et à Metz. Elle est maintenant fort diminuée en Afrique, les soirées et les nuit commencent à devenir fraîches. Le Thermomètre de ma chambre marque dix-neuf degrés ramené au moment où j'écris. Malgré cela le nombre de malades est grand, mais la plupart des hommes qui en sont atteints ont contracté ces affections dans les camps où les soldats sont assujettis à des fatigues inouïes. Il y a environ quatre mille malades dans les hôpitaux d’Alger et en tout une dizaine de mille dans toute la Régence. C'est à peu près le quart de l’Armée.
Quant à moi je me porte bien et n'ai jusqu'ici ressenti en rien les influences du climat. Je suis fort occupé mais plutôt par la correspondance, à des rapports, à des visites qu'à des consultations et qui ont trait à la chirurgie. Cependant je vais de temps en temps faire une tournée dans les hôpitaux et y pratiquer des opérations.
Tout est assujetti sur l'expédition qu'on avait annoncée. On me prépare bien une promenade ravitaillement du Milianah, mais je ne pense pas que le Maréchal la dirige en personne et, dans ce cas, je n'aurai pas à le suivre. Peut être la résolution de ce projet est elle toujours subordonnée aux affaires d'Europe, qui, d'après les journaux que je viens de lire, sont toujours incertaines mais cependant inclinées vers la guerre? J'attends avec anxiété la solution de cette grave question parce qu'elle me parait devoir infailliblement déterminée à faire prendre une résolution sur l’Algérie et faire rentrer en France une partie de l’armée, si les hostilités éclataient.
M. Guyon est parti et ne reviendra pas, j'ai la jouissance entière de la maison mauresque car le douanier que j’y tolérais, sur la recommandation de M. Guyon, a reçu un changement de destination, il va à Bône et je vais aujourd'hui prendre la clef. Cependant je ne puis encore habiter car je n'ai pas de meubles et il me faudrait un domestique.
Le soldat du train qui pansait mon cheval a reçu l'ordre de rentrer à la Compagnie et je ne vais plus avoir ses services.
Si la paix se maintient, il faut cependant que je vois à me procurer le strict nécessaire. Pour trois ou quatre cents francs, j'aurai, je crois, tout cela et je quitterai l'hôtel. Tu me dis que tu es fâchée que je ne te désire pas, tu dois bien penser que si je songeais qu'à moi je t'aurais conviée à venir de suite, mais ayant pris connaissance du crime (?) et dans les circonstances politiques où nous sommes, j'ai fait les réflexions qui m'ont semblées les plus justes. S'il y a guerre, je reviendrai, je l'espère, s'il en était autrement on serait trop mal en Afrique pour que je ne fusse pas satisfait de vous savoir en France. Ce que je t'ai marqué sur l'influence du climat sur les jeunes enfants est fondé sur une expérience générale et j'ai du t'en prévenir. Mais si les affaires se concilient en Europe et si mon séjour se prolongeait, nous aviserions à faire cesser notre séparation qui me pèse comme à toi ; il ne faudrait diriger sur l’Afrique que le moins de choses possible et surtout pas le moindre meuble. Aussi défais toi sur place, comme tu le pourras, des meubles de salon. La poussière fine qui règne à Alger et qui est due à la nature du sol et aux démolitions multipliées qui s’y sont jointes à l'humidité causée par le bord de mer détériore promptement les vêtements. Il faudrait dépenser beaucoup si l'on voulait en porter toujours de beaux. Ainsi mon bel uniforme ne m'est pas nécessaire...
Je suis abonné à un cabinet littéraire et pour les ouvrages de chirurgie il y a à l'hôpital une bibliothèque emplie de ces manuels ou livres qu'ils me prêteraient si j'en avais besoin...
Ma petite chambre d'hôtel me parait chère, mais à Alger dans ce moment tout est dans ces prix, donc l'hôtel que j'habite au premier est fréquenté par les personnes les mieux famées qui arrivent de France. C'est un mouvement perpétuel.
La laine n'est pas chère à Alger. La belle laine de Barbarie coûte 1,25 la livre ; pour un petit matelas 25 à 30 livres doivent suffire. Un matelas, une paillasse..., un lit de fer, une table, six chaises, une commode, voilà au grand complet l'ameublement qu'il me faut plus une couverture et quatre draps de calicot...
M. DUPRAIRE, qui attend... et qui s'entend en ménage et qui doit aussi se mettre dans ses meubles, quand il aura pris possession de la maison qu'il attend et nous nous arrangerons ensemble de cette affaire, soit dans les ventes publiques, soit autrement. C'est un brave et honorable collègue. J'avais à TOULON changé en or mon entrée en campagne. Quand j'ai acheté mon cheval il m'a prêté de suite 500 F pour m'éviter de changer mon or. Je lui ai rendu sur mes appointements d’Août. Avec ceux de Septembre je pense monter mon ameublement dans les premiers jours d'Octobre si les nouvelles de France me déterminent à me loger.
J'ai reçu par le courrier d'hier qui n'est arrivé que vendredi parce que le vent contraire a constamment soufflé pendant la traversée une lettre fort longue et fort aimable de M. GOURY (elle est datée du 5 Septembre). Je lui répondrai par ce courrier ou par le prochain si le temps me le permet.
Je suis fâché que le garçon d'amphithéâtre ait manqué à sa parole pour l'oncle Charles. J'ai parlé ici, mais la commission s’y fait aussi. Cependant il est, je pense facile, d'avoir de belles dents à trois francs la bouche et en grand nombre, car la mortalité donne. J'en ai parlé au garçon qui est précisément celui de Metz avec qui nous avions voulu traiter à Metz par l'entremise de M. Chasson il y a deux ans. l'embarras serait de les faire passer sûrement. Il parait que les marchands ont établi leurs relations en Algérie et ont sans doute un courtier qui les achète pour les vendre au plus grand prix en Europe.
On ne parle plus maintenant de M. Roux pour remplacer M. Verdun. On dit que ce sera M. D... ville que j'ai connu autrefois au Val de Grâce. Je regretterai M. Verdun qui me paraît un homme juste, ferme et qui m'a bien traité. Je lui ai porté Jeudi un travail d'inspection. J'ai eu un conseil de santé en double aujourd'hui, enfin j'ai été occupé d'instruction toute la semaine.
Je monte chaque jour à cheval pendant une heure et demie ou deux et je deviens un cavalier distingué. Mon cheval arabe est excellent, il est doux comme un agneau et d'une intelligence extraordinaire et une mémoire fort remarquable enfin nous sommes bons amis et tu peux être tranquille. M. Dupairé en a acheté un autre et nous chevauchons donc nos bidets où il n’y a pas le moindre danger.
Comme les arabes ne sont pas à nos portes, ils nous montent qu'à quatre ou cinq lieux à un bâtiment entre les forts et les champs occupés par nos troupes en pleine sécurité.
J'ai reçu une lettre de la tante du petit Boutrain. Je lui ai fait passer à Constantine, où il est, un paquet qui m'a été remis par l'abbé. Il m'a écrit: il vient d'avoir la fièvre mais il est bien portant. La tante voudrait bien qu'il vint à Alger, c'est le voeu de tous ceux qui sont dans les postes éloignés, mais on ne peut pas satisfaire tous les demandeurs et il faut bien assurer le service dans les provinces. D'ailleurs l'Intendant est fort peu partisan de ces mutations et ne donne que très difficilement son approbation.
Adieu ma chère Aimée, porte toi bien et reçois en attendant de te revoir les embrassements de ton mari tout dévoué. Embrasse ma mère, Paul et Caroline dont les progrès me réjouissent.
Soudan