Généalogie Algérie Maroc Tunisie - Septembre 2008 - N° 104

Mon « héros »

Par Hélène Belgodère

Les obsèques très émouvantes du dernier poilu de la guerre de 1914, Lazarre Ponticelli, engagé bien jeune à la Légion étrangère, régime d'élite, fleuron de l'armée française, ont fait ressurgir en moi de vieux souvenirs.

Mon père, zouave de 2ème classe, alors âgé de 26 ans et trois enfants, avait traversé la Grande Bleue avec des milliers d'hommes de chez nous, tous très fiers d' aller servir la Patrie, leur pays, la France.
Quelques années après ce cauchemar j'ai fait mon apparition sur cette terre, et mon père a été mon « Héros » !
A cette époque il n'y avait ni télé, ni radio. Le soir à la veillée il nous racontait sa guerre. Nous l'écoutions avec respect et beaucoup d'intérêt car nous étions passionnés par ces récits dignes de romans d'aventures. Il avait connu le froid, la pluie, la boue, la faim, les tranchées inondées, le gaz Ypérite, le gaz Moutarde. A ce sujet il nous avait dit que pour s'en protéger, certains soldats urinaient sur un mouchoir qu'ils se plaquaient sur le nez et la bouche. Cette méthode me surprenait et me dégoûtait.
J'avais sept ans, je découvrais l'horreur... mais aussi le courage, la fraternité, l'amour de la patrie, le respect de la parole donnée, la générosité. Mon père avait pris part aux batailles de Charleroi, de la Marne (la 1ère), l'Aisne, l' Iser, Verdun (Morthomme), et c'est là qu'il avait été fait prisonnier le 14 mars 1916.
Sur une carte abîmée, maculée, déployée sur la table de la salle à manger, il nous indiquait les lieux, et moi je faisais connaissance avec la France !
Sous les bombardements et la mitraille, il était agent de liaison, et en bicyclette il pédalait et apportait aux officiers éloignés les uns des autres des plis confidentiels et importants.
Heureusement il recevait du courrier, des photos de la famille, de ses enfants, des colis qu'il partageait avec ses compagnons d'infortune. Quand il écrivait, il ne se plaignait jamais.

Prisonnier à Verdun ?

Mon petit cœur de sept ans ne comprenait pas. Ce n'était que les gens dangereux ou les voleurs qui allaient en prison, alors pourquoi mon père ?
Après de grandes explications et une nouvelle carte en mauvais état, j'avais traversé l'Europe. Verdun ! avez-vous entendu parler de la «tranchée des baïonnettes» ? De tous ces pauvres militaires ensevelis vivants lors d'un bombardement. Quelle atrocité !
Prisonnier, une épopée avait commencé pour lui : un mois de séjour derrière les lignes allemandes au camp de Gissen, pour la désinfection et la répartition. Puis, envoyé au camp de Preussich en Prusse orientale pour être expédié au commando de la gare d'Allenstein.
Dès la première minute de son arrestation, il s'était juré de tout faire pour s'évader. Pas question d'attendre la fin de la guerre en pays ennemi quand les autres continuaient le combat. Il avait commencé à travailler dans un hôpital et à penser à son évasion. Une religieuse autrichienne lui avait procuré un costume civil, une boussole, et de précieux objets de grande nécessité.
Puis, transféré à la gare, tous les espoirs lui avaient été permis. Il attendait son heure en surveillant les trains. Deux australiens lui avaient demandé de se joindre à lui pour cette entreprise, et il avait accepté.

A minuit, ils partaient !

Un rayon de soleil avait éclairé la grisaille de sa misérable vie : une fillette de dix à douze ans sautait à la corde pour lui signaler l'endroit où elle cachait de la nourriture pour lui, pain, pommes de terre. Toute sa vie il nous a dit avoir eu beaucoup de reconnaissance envers cette enfant et ses pommes de terre qui lui avaient évité de mourir de faim.

(Suite à lire dans notre revue)