Généalogie Algérie Maroc Tunisie - N° 80 - 4e trimestre 2002

Petite histoire de Minorque  (1)

Par Michel Planchons *
 

L'île de Minorque, la plus au nord des Baléares, n'a que 668 km² (48 sur 16 km pour ses plus grandes distances). Elle est peuplée d'environ 65 000 habitants en hiver. Le point culminant est le Monte Toro1 qui a 350 m de haut. L'île est constituée d'un plateau rocailleux et sec. Ile de pierres, elle offre une multitudes de talayots, de taulas et de navetas, vestiges de ses premiers habitants de l'époque mégalithique, et de nombreuses criques sauvages et difficiles d'accès qui lui ont valu d'être classée réserve de la biosphère par l'Unesco. La plupart des noms de lieu, comme Binifadet, Bentalfa, Binibeca, sont d'origine arabe, survivance de l'occupation musulmane (de ben en arabe : fils de. Le nom originel de Binifadet semble être "Binihadet").

Les principales villes, outre la capitale Mahon, sont Ciutadella, Ferreries, Fornels et Saint-Louis (San Lluis). Le touriste ou le généalogiste à la recherche de ses ancêtres, qui visite cette dernière ville ne peut que s'étonner de la dénomination française de certaines rues : Calle d'Allemand, Duque de Crillon ou Conde de Lanion, quand bien même il se souviendrait de la courte occupation française, sous le règne de Louis XV.

La distribution des terres royales
et le repeuplement difficile de Minorque
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Le 17 janvier 1287, Alphonse III d'Aragon, dit le Libéral en raison de sa politique de distribution des terres à Minorque, arrivant de Majorque, débarque avec 127 navires, plusieurs milliers de soldats, 700 chevaliers aragonais, catalans et majorquins à Minorque, dernière île encore en possession des sarrasins. Le gouverneur musulman de Minorque, sa famille et ses amis sont renvoyés, aux frais du roi d'Aragon à Cordoue, puis en Berbérie, où ils n'arrivent pas, car leur bateau coule au large des côtes algériennes. L'île est alors peuplée de nombreux sarrasins, chassés de Majorque lors de la reconquête par Jacques 1er- le Conquérant, en 1219. La plupart des habitants de Minorque sont alors réduits en esclavage, mais ils peuvent se racheter, en donnant leurs bijoux à la couronne d'Aragon. L'île, propriété royale d'Alphonse III est semi-désertique, seulement habitée par quelques esclaves employés à construire les fortifications des villes de Mahon et de Ciutadella.

Le roi Alphonse III charge alors Pedro de Lebiá, procureur royal, de distribuer les terres, avec l'approbation de Pedro Garcés de Nuz, Gouverneur le représentant dans l'île de Minorque. Au contraire de Majorque, il n'existe pas de livre de distribution des terres et des donations royales. Mais, on a quand même retrouvé quelques documents de donations à des commerçants et des artisans et des distributions de terres, appelées "alqueries3". On ne sait donc pas si le rythme de la repopulation de l'île a été rapide ou non. Il semble toutefois qu'elle fut désordonnée, jusqu'à la reprise en main par le roi Jacques II, quelques années plus tard, en 1298.

Le 24 janvier 1301 (1300 ?) en l'église Saint-François de Ciudadella, en présence des procureurs royaux et des notables de l'île, le roi Jacques II d'Aragon, dit le Juste, frère et successeur d'Alphonse III, procède à une réorganisation générale. Selon une ordonnance royale de Philippe II, datée du 22 juin 1598, les ancêtres de Lorenzo Gomila, Pedro Lozano, Anto­nio Olivar, Juan Ximenez, Juan Garcia, Luis Millan et Gil Martorell auraient obtenu du roi d'Aragon Alphonse III des terres au moment de la reconquête. Les distributions se font sous forme de seigneuries appelées "cavalleries" exemptes de charge, de terres royales, dénommées "de realengo", soumises au cens royal, et de propriété ecclésiastiques. Ces fiefs sont indivisibles, transmissibles à un seul héritier et astreints à un service de défense de l'île, dit "cavall del rei". Ultime obligation, les chevaliers sont tenus de résider sur leurs terres rurales. Mais, il a été difficile de faire rester les chevaliers et les soldats qui participèrent à la reconquête, ils préférèrent regagner leur pays.

Le 13 octobre 1346, Pierre IV d'Aragon juge encore insuffisant le nombre de terres seigneuriales. Il donne l'ordre à ses représentants de lotir et de distribuer les terres des environs de Mahon, comme propriétés soumises au paiement du cens royal. Cette mesure royale visait à favoriser les petits propriétaires et à réduire le pouvoir de la noblesse et des membres de la famille du roi. Cette distribution est de la plus haute importance historique. Elle explique le système de défense de l'île et son organisation.

Des familles catalanes (bona gent de catalans) de paysans, de commerçants et de bourgeois des villes sont venues de l'Ampurdan, mais beaucoup plus probablement d'Aragon, attirées par le don gratuit de terres, sous forme de propriétés transmissibles.

Les tours de défense
et la tour de Binifadet

Aussi, au sud-est de Minorque dans les environs de Saint-Louis, que les documents désignent sous l'appellation de "in partibus de Mitjorn", les terres sont cultivées de manière intense, depuis l'époque de la reconquête chrétienne.

Il s'agit de terres très rocailleuses, difficiles à labourer et pour les plus proches de la mer exposées aux assauts et agres-sions des sarrasins. Les propriétaires sont donc astreints à construire des tours pour assurer la défense. Il existait aussi des tours de guet. Proches de la mer, elles servaient à alerter la population de l'arrivée de pirates. A la fin de son règne, en 1382, Pierre IV d'Aragon, autorise la construction de créneaux et de barbacanes sur les tours déjà édifiées, pour améliorer encore la défense contre les sarrasins et autres ennemis.

A travers ces dispositions royales et l'étude de l'architecture des nombreuses tours médiévales encore conservées, on peut retrouver les origines de nombreuses familles paysannes qui, à travers les siècles, ont possédé et cultivé personnellement ces propriétés sises sur la ville de Saint-Louis d'aujourd'hui. Ces agriculteurs constituent la classe sociale paysanne appelée "Bras mitja" (ils appartiennent à la classe moyenne) ou "Senyor de lloc" (Seigneur de lieu). Ce titre se retrouve notamment dans les actes religieux. Au cours des siècles ces propriétés se sont transmises aux aînés, pour éviter leur démembrement.

La propriété sur laquelle est construite cette Tour de Binifadet, est cultivée depuis des temps très anciens par la famille Orfila4. En 1561, on connaît la possession de Binifadet de Pedro Orfila et une dizaine d'années après, dans un acte notarié du 27 décembre 1571, le même Pedro Orfila de Binifadet prend des dispositions à l'occasion du mariage  de sa fille Margarita avec Cristobal Villalonga, d'une propriété voisine. A la même date, Pedro Ramon Orfila se marie et son témoin est Antonio Tuduri de Binifadet. Toujours à cette époque, on trouve d'autres propriétés contiguës qui portent aussi le nom de Binifadet.

Selon un autre acte de 1585, les quatre propriétaires de Binifadet sont Juan Orfila, Ramon Orfila, Pedro Cardona et Antonio Tuduri. Ils ont des droit sur la garrigue qui est commune à leurs propriétés respectives et à celle de Son Sallent de Juan Bautista Gomila.

En 1713, les quatre mêmes propriétés de Binifadet subsistent, les propriétaires en sont Gabriel Orfila, Pedro Orfila, Francisco Caules et Domingo Segui.

 

(à suivre)

 

 

Notes

 

1) Au sommet, GAMT a fait ériger une stèle en commémoration des Minorquins émigrés en Algérie.

2) De nombreux actes authentiques ont malheureusement été détruits, notamment lors du sac de Ciutadella, en 1558. Les spécialistes ont essayé de reconstituer l'histoire à partir des documents restant ou d'autres sources comme celles de la couronne d'Aragon. Ils sont encore parfois divisés en particulier sur la façon dont s'est faite la repopulation de l'île après sa reconquête.

3) Ainsi, en 1290, Pedro de Lebia, procureur du Roi d'Aragon, de Majorque, de Valence et Comte de Barcelone a concédé un bail amphytéotique à Bernat Guárdia i Pere Fábrega dans les environs de Mahon, selon Ramon Rossello Vaquer, dans son ou­vrage Aportacio a la historia de Menorca en segle XIII. Dans un autre livre, intitulé La Conquista de Menorca, Cosme Parpal, a dépouillé les archives de la couronne d'Aragon. Ces livres sont intéressants car ils donnent notamment des listes nominatives, même si elles sont partielles, des donations royales de maisons et de propriétés, tout au tout début de la conquête.

4)La famille Orfila est déjà connue au milieu du XIIIème siècle à Collioure dans le Roussillon. Elle s'est ensuite divisée en deux branches, Puigdorfila, qui s'est illustrée à Majorque, l'autre Orfila, que l'on retrouve notamment à Minorque. D'autres documents de Minorque, notamment un recensement (fotgage) de 1545 citent plusieurs Orfila. Les archives religieuses, constituées des livres de baptêmes, de mariage et de décès de toute l'île de Minorque, commencent en 1565 à la suite de dispositions prises par l'évêque D. Diego de Arnedo, en application d'une décision prise au cours du Concile de Trente. Selon le Père Fernando Marti Camps, ancien archiviste de l'évêché, au milieu du XVIème siècle, il y avait à Minorque deux familles, les Orfila de Binifadet et les Orfila de Bentalfa (ou Bintaufa), dont descend le médecin légiste Mateu Orfila Rotger, fondateur de la toxicologie, doyen de la faculté de médecine de Paris, président de l'Académie de médecine, qui a épousé la fille du sculpteur Lesueur.

* adhérent 743