Généalogie Algérie Maroc Tunisie - N° 90 - 2e trimestre 2005

Pierre Savorgnan de Brazza
« le père du Congo français »  (1)

par Madiana Delaye-Lastrajoli

 

Il y aura cent ans en septembre 2005, s'éteignait l'un de nos plus grands explorateurs auquel un musée avait été consacré à Alger, où il est enterré. Si la France semble avoir oublié celui qui lui donna un empire en Afrique noire, le Congo et le Gabon se souviennent et vont lui rendre un immense honneur !

Un mémorial est en cours d'édification à Brazzaville, où reposeront les restes mortels de Pierre Savorgnan de Brazza, de son épouse et de ses enfants. Ce mémorial comprendra un mausolée, un musée et une bibliothèque.

Lors de la pause de la première pierre, le 5 février 2005, en présence des présidents Chirac, Omar Bongo Oudima (Gabon) et Denis Sassou Nguesso (Congo), Mme Belinda Ayessa, membre de la Fondation Pierre-Savorgnan-de-Brazza, s'est exprimée en ces termes :

 

Le nom de Brazzaville, notre capitale, est un hommage rendu à celui qui, aussitôt après avoir conclu à Mbé, avec Iloï Ier Makoko, le 10 septembre 1880, un traité historique plaçant ses territoires sous la protection de la France, a, moins d'un mois plus tard, le 3 octobre, hissé le drapeau tricolore au lieu-dit N'Couna, sur la rive droite du majestueux fleuve Congo…

De la France au Congo, en passant par le Gabon, Pierre Savorgnan de Brazza a tissé, lors de cette formidable aventure, les liens qui, aujourd'hui encore, unissent nos nations. Il était grand, il était humain, il aimait la France, il aimait l'Afrique, il a aimé passionnément Brazzaville. Il était un humaniste, et sa mission s'est faite de manière pacifique. Elle a illustré la volonté anti-esclavagiste de la France, ce qui valut à l'explorateur le nom de «Père des esclaves».

Le passé et le présent ainsi réconciliés, l'Histoire ainsi reconstituée, une nouvelle page commune va s'écrire.

Il est important, il est nécessaire, il est même indispensable que chacun de nous en écrive les premières lignes avec autant de passion que le fit en son temps Pierre Savorgnan de Brazza.

 

Rappelons que le 30 janvier 1944 a déjà été inauguré à Brazzaville un monument « à la mémoire du fondateur du Congo français».

Ajoutons que le Congo et le Gabon ont décidé de coproduire un film sur cet illustre explorateur français, film qui sera réalisé par la société française Ex Nihilo, que dirige Patrick Sobelinan.

Ce film sera diffusé pour la première fois le 14 septembre prochain, lors du transfert sur Brazzaville des restes mortels de la famille de Brazza depuis Alger où ils reposent actuellement, depuis près de 100 ans.

Les Archives nationales vont également réaliser, à Paris, une exposition sur les missions de cet explorateur. Celle-ci pourra être visualisée sur le site des Archives d’outremer. Nous vous en indiquerons la date dans une prochaine revue.

De notre côté, nous ne pouvions passer sous silence cet anniversaire. Aussi, nous vous proposons très modestement cette brève biographie.

 GAMT   

 

Un aristocrate

Pierre Savorgnan de Brazza était comte. Issu de très anciennes familles aristocratiques vénitiennes, le nom de Brazza vient d'une petite île de l'Adriatique située à vingt kilomètres de la côte de Dalmatie. C'était la « Brachia» des Romains.

Les Brazza descendent, dit-on, d'une part de Severiano d'Aquilea, petit-fils de l'empereur Sévère, et, d'autre part, des Priuli, l'une de ces familles patriciennes de Venise qui a donné deux doges à la Sérénissime.

Le grand-père, Francesco a été docteur de l'université de Padoue.

Les comtes de Brazza - Cergneu résidaient dans une grande demeure qu'ils appelaient Soleschiano. Elle avait été érigée sur les ruines du château de Savorgnan, construit en 462, dans le Frioul, près d'Udine. Ils ajoutèrent donc ce patronyme à leur nom de famille.

Leur devise « nec Frangar nec Flectar» (ni rompre ni plier) en disait assez sur leur caractère fier et tenace.

Ses parents

Ascanio, père du futur explorateur, naquit donc à Udine, dans la demeure ancestrale, mais, lors de la domination autrichienne, il préféra transporter ses pénates à Rome pour ne pas subir le joug des occupants.

Là, il s'ingénia à faire rétablir à son profit une formule ancienne et désuète : celle de citoyen romain.

Cet homme supérieur, très intelligent et doté de nombreux dons pour les arts, profita de cette transplantation pour partir découvrir le monde.

La fièvre des voyages avait animé ses ancêtres : les trompes d'éléphant qui ornent leur blason témoignaient du séjour en Afrique (déjà !) d'un comte de Frioul. D'autres étaient allés aux Amériques, certains même en Chine.

Ascanio part donc à son tour. Parlant couramment le français, il découvre ainsi Paris et ses salons littéraires, puis l'Angleterre et sa « gentry»… et, après un bref retour en Italie, le démon des voyages le tenaille toujours et il repart encore plus loin… Carthage, la Grèce, la Turquie, l'Egypte, où il prolonge son séjour pour remonter le Nil jusqu'au Soudan.

Doit-on s'étonner alors des gènes qu'il a transmis à son fils Pierre ?

Mais Ascanio se calme enfin. Il a plus de quarante ans maintenant et il est temps pour lui de s'établir et de fonder une famille.

On est en 1830, il épouse Giacinta Simonetti qui n'a que seize ans. Elle lui donnera treize enfants : onze garçons et deux filles (nous n'avons retrouvé que neuf garçons qui semblent avoir survécu ) :

- Francesco, l'aîné, qui devait gérer les terres familiales,

- Philippo, qui fut économiste distingué et sénateur du Frioul,

- Ludovico, qui se consacra à la peinture,

- Detalmo, qui devint ingénieur,

- Antonio, qui étudia le droit. Resté célibataire, il devint commandeur de l'ordre de Malte,

- Pio, qui fit sa médecine à Paris avec les docteurs Charcot et Déjerine

- Giacomo, qui devint docteur ès-sciences naturelles,

- Giovanni,

- Pietro, qui fut marin et explorateur (nous ne connaissons pas exactement l'ordre de cette fratrie mais nous savons que Pierre était le septième garçon, ce qui, chez les Italiens, était un chiffre porte-bonheur).

Enfin, les filles :

- Maddalena,

Marianna, Marthe, qui devint par son mariage comtesse Papafava.

Giacinta et Ascanio mènent une vie harmonieuse et élèvent leurs enfants dans l'amour et le respect.

Le père est maintenant conservateur du musée du Capitole, à Rome, et il peut s'adonner à ses dons pour la peinture et la sculpture.

Travaillant sous l'égide de Canova, il donne à Rome, entre autres œuvres, une fontaine de marbre qui orne les jardins du Pincio : Moïse sauvé des eaux du Nil (réminiscence de ses voyages ?), puis il sculpte ses enfants : Giovanni, couché aux côtés d'un lévrier (médaillé à Londres), et Pierre (le futur explorateur), luttant à quatre ans contre une oie (du Capitole ?).

Pierre transportera plus tard cette sculpture à Alger où elle figurera dans sa maison-musée.

L'explorateur

Pierre Paul François Camille, qui nous intéresse tout particulièrement, est né le 25 janvier 1852 au n° 82 de la via dell'Umilta.  Il est baptisé dès le lendemain en la paroisse des saints Vincent et Anasthase, de Rome. Son parrain est son frère aîné, François.

Dès son plus jeune âge, il rêve d'être marin.

On raconte que lors de vacances à Castel Gandolfo où la famille possède une résidence secondaire, il jouait le plus souvent au bord du lac d'Albano.

Un jour, il trouve une vieille barcasse qu'il rafistole, dote d'un mât et d'un gréement de fortune et s'improvise capitaine ! Il entraîne avec lui deux de ses frères plus âgés pour une virée sur le lac.

Mais, tout à coup, le vent se lève et forme des vagues de plus en plus hautes. Le frêle esquif est loin du bord et les enfants sont apeurés.

Notre vaillant petit capitaine de huit ans ne s'affole pas et parvient à force de sang froid et de ma-nœuvres habiles à regagner la rive. Les parents avaient assisté, impuissants, aux efforts de Pierre et, quand celui-ci débarque, son père, admiratif, ne peut le gronder car il a alors la prémonition du destin exceptionnel de son moussaillon !

Aussi, quand, à quinze ans, il manifeste le vif désir d'entrer dans la Marine, ils lui accordent l'autorisation de faire ses études à Paris dans le lycée préparatoire au concours du « Borda» (Ecole navale).

Bénéficiant de la protection de l'amiral de Montaignac, ami de la famille, il travaille d'arrache-pied pour présenter ce concours où il est admis, à dix-huit ans, à titre « étranger». Il en sort en 1870 avec le rang de quarante-quatrième sur soixante-six, malgré le handicap de la langue.

Pierre de Brazza exulte : enfin, il va naviguer.

Embarqué tout d'abord sur la frégate-cuirassé La Revanche, il fait partie de l'une des unités combattantes des escadres de la mer du Nord.

Il sert vaillamment, se sentant tout à fait reconnaissant envers ce pays qui l'a accueilli si spontanément, il sollicite en pleine guerre sa nationalisation française alors que les événements tournent à notre désavantage.

En mai 1871, il est sur La Jeanne d'Arc et participe depuis Bougie à la répression de l'insurrection en Kabylie.

Mais sa naturalisation tarde toujours… Dans son dossier, figurent pourtant une lettre de son père, en date du 2 mars 1873, et une recommandation du nonce apostolique en France... En vain !

Le 2 décembre de la même année, l'aspirant Pierre de Brazza est à bord de La Vénus qui mouille en rade de Rio-de-Janeiro. Il réitère sa demande en soulignant que «son intention étant de se faire naturaliser français à l'effet de pouvoir continuer à servir dans la Marine...»

Il est vrai que notre héros ne semble pas à l’époque se trouver dans les conditions légales pour profiter des dispositions exceptionnelles du décret du 26 août 1870... Aussi, son ami et protecteur, M.de Montaignac, ministre de la Marine et des Colonies, intervient à son tour, le 26 juillet 1874, auprès du Garde des Sceaux : « Permettez-moi d'insister auprès de vous afin que cette faveur soit accordée à un officier qui mérite le vif intérêt que je lui porte et dont les services sont très appréciés. M.de Brazza vient de terminer une longue campagne pendant laquelle il a bravé de grandes fatigues pour se préparer à un voyage d'exploration dans l'Afrique centrale, qu'il compte entreprendre dès que sa situation sera régularisée. Ce jeune homme fera honneur à notre Marine et je serais très heureux, Monsieur le Garde des Sceaux et cher collègue, si vous le jugez digne d'obtenir la naturalisation exceptionnelle. »

Enfin, le 12 août 1874, il obtient la nationalité française. Las, cette reconnaissance le prive des grades qu'il a précédemment acquis au titre étranger, entre autres celui d'aspirant avec lequel il est sorti de l'Ecole navale !

S'il veut poursuivre la carrière maritime, le seul moyen consiste maintenant à passer le brevet de capitaine au long cours. Il l'obtient en 1875 et, nanti du grade d'enseigne de vaisseau auxiliaire, il embarque sur La Vénus qui, un jour, jette l'ancre sur les côtes du Gabon, au voisinage de l'embouchure de l'Ogôoué.

Le jeune aspirant fait quelques reconnaissances à terre sans pouvoir pénétrer plus loin dans le continent africain. C'est une révélation ! Il est frappé par le débit considérable de ce fleuve et brûle de le découvrir plus avant.

 

A suivre dans le prochain numéro. Le suivant consacrera un article au musée Savorgnan-de-Brazza, à Alger.