Généalogie Algérie Maroc Tunisie – 3e trimestre 2005 – N° 91
Pierre Savorgnan de Brazza
« le père du Congo français » (2)
par Madiana Delaye-Lastrajoli
Il marchait souvent pieds nus dans la jungle… On l’aurait pris pour un captif évadé…
A peine rentré en France, il demande à son protecteur, l'amiral de Montaignac - devenu ministre de la Marine - l'autorisation de repartir, à la tête d'une mission de découverte, dans la région équatoriale où l'explorateur Compiègne, tombé malade, a dû renoncer.
Ses missions
A l'automne de 1875, fou d'enthousiasme, il peut partir avec trois compagnons : le docteur Noël Ballay, le naturaliste Alfred Marche et le quartier-maître Hamon.
Sur place, il s'adjoint cinq interprètes et douze « laptots» sénégalais (en marine, tirailleurs sénégalais) qui vont mener les pirogues.
Il remonte le cours de l'Ogooué sans pouvoir toucher au but.
Cette première exploration dura trois ans pendant lesquels il put rarement donner de ses nouvelles mais, dès son retour, il n'a plus qu'une ambition : retourner au plus vite dans ce pays qui l'a subjugué afin de pénétrer encore plus loin dans ces terres inconnues et atteindre le Congo avant son rival, le Gallois Stanley.
Aidé par Gambetta, président de la Chambre et surtout par Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, de même que par sa famille italienne, il obtient des subsides, le personnel, le matériel nécessaire, et se met en route pour cette seconde mission.
Il fonde Franceville dont les premiers habitants ont été des esclaves libérés souvent rachetés par lui-même sur ses fonds personnels.
Au cours de cette mission, il rencontre Makoko, le roi des Tékés, qui lui réserve un très bon accueil et accepte de signer des traités qui le plaçent sous la protection de la France. Aussitôt, le drapeau français flotte non seulement sur la tente du chef, mais sur toute la rive ouest du grand fleuve.
Brazza et ses compagnons organisent pendant près de deux ans l'arrière-pays : traçant des routes, établissant des centres de ravitaillement, d'hébergement où les indigènes trouvent protection et médicaments. Puis, ils rentrent en France, porteurs des traités qu'ils ont signés. Ceux-ci, après avoir été ratifiés par les Chambres, paraissent au Journal officiel le 21 novembre 1882.
Quand Stanley arrive sur le Congo, il y trouve, flottant sur la rive droite du fleuve, des drapeaux tricolores, et le sergent sénégalais Malamine, qui monte la garde !
Pierre Savorgnan de Brazza est devenu le héros mythique du jour.
«De haute stature, très bel homme, ses yeux immenses éclairaient un visage basané qu'encadrait une barbe drue et noire. Il avait une expression passive et jamais ne plaisantait ni ne souriait.
Sobre et dur à la fatigue, il marchait souvent pieds nus dans la jungle et, avec ses vêtements en lambeaux, on l'aurait pris pour un captif évadé ! » (René Maran - Brazza et la fondation de l'A.E.F.)
On le couvre d'honneurs : nommé officier d'académie, promu chevalier de la Légion d'honneur en 1879, il est reçu par Léopold II, le roi des Belges, qui lui propose de collaborer avec son pays.
Pierre de Brazza lui fait par deux fois cette réponse :
-
Sire, Votre Majesté oublie que je suis officier français !
En 1885, il est nommé officier de la Légion d'honneur, et reçoit le titre de commissaire général de la République dans l'Ouest africain.
Notre
lieutenant de vaisseau (nommé le 15 février 1883) n'a plus aucune peine à
obtenir de nouveaux crédits pour une nouvelle mission. Le ministre de la Guerre
lui accorde un petit détachement de tirailleurs algériens qui doit se joindre à
l'escorte de trente sénégalais de la mission. Celle-ci comprend, outre un
état-major de cinq membres, une vingtaine d'agents auxiliaires, et Jacques de
Brazza, docteur ès-sciences naturelles, qui accompagne son frère en qualité de
naturaliste.
Malheureusement, ce dernier ne supporte pas les fatigues de cette exploration et meurt peu après son retour en France.
Une ère nouvelle s'ouvre pour Pierre, notre valeureux explorateur, qui consacre désormais sa vie à découvrir ce grand pays et à en parfaire l'organisation au cours de ses nombreux séjours, six au total.
«Ni les défections de certains porteurs, ni la crevaison des ânes de son convoi, ni les tourments causés par la mouche tsé-tsé, ni les querelles qui l'opposent à ses compagnons, ni les échauffourées qui l'opposent à certaines tribus indigènes, ni les rafales de la saison des pluies, ni l'agressive luxuriance de la brousse, ni les obstacles qu'il est obligé de vaincre au fur et à mesurequ'ils se présentent, ni la maladie, ne parviennent à avoir raison de son allant, de son énergie, de son opiniâtreté» (ibid.).
Une ville est fondée, à laquelle la Société de géographie lui demande de donner son nom : Brazzaville est née !
En 1889, Pierre demande à la Marine un congé sans solde pour continuer son œuvre sur place. Et il repart, toujours clairvoyant, patient et faisant preuve d'une tranquille audace. Les noirs l'appellent « le père des esclaves» car il ne supporte pas l'injustice.
Le 3 janvier 1895, il est honoré du grade de commandeur de la Légion d'honneur. Il a maintenant quarante-trois ans et il est temps de songer à se marier !
Mariage
Au cours de vacances en France, il épouse à Paris, le 12 août 1895, dans la plus stricte intimité, Marie Virginie Thérèse Pineton de Chambrun (plus connue sous le prénom de Thérèse).
Elle a 35 ans, est née le 30 juin 1860 au château de Beaufossé, à Essay (dans l'Orne). C'est le domicile de son grand-père maternel, François Claude Philibert Tircuy de Corcelles, ancien ambassadeur de France au Etats-Unis.
Son père, Charles Adolphe Pinéton, est marquis de Chambrun. Il a 29 ans quand naît sa fille, est propriétaire à Marjevols, en Lozère, du château de Carrière où naîtront deux des enfants du couple, Pierre et Thérèse de Brazza.
Charles descend en droite ligne de Marie Joseph Motier, marquis de la Fayette, qui est son grand-père maternel. Thérèse en est donc l'arrière-petite-fille !
Sa mère, Marie Thérèse Marthe Tircuy de Corcelles, a 26 ans à la naissance de Thérèse, qui a eu au moins un frère, qui deviendra le général de Chambrun.
Thérèse a suivi ses parents aux Etats-Unis où elle a résidé durant 20 ans tandis que son père était avocat-conseil à la légation de France.
Très courageuse et partageant les mêmes principes d'humanité, Thérèse part avec lui pour Libreville, quelques mois plus tard.
Pierre se remet donc au travail avec enthousiasme et tout marche à souhait sur place, mais les rapports avec le ministère des Colonies, à Paris, deviennent difficiles (de mars 1892 à 1896, les titulaires de ce portefeuille changent huit fois !).
Le 23 juin 1874, (…)j'adressai au ministre de la Marine et des Colonies, qui était alors l'amiral de Montaignac, une lettre datée du Gabon : « A bord de la Vénus», où je faisais part officiellement, pour la première fois, à mes supérieurs hiérarchiques, de mon projet d'exploration de l’Ogôoué. Si le fleuve n'avait pas un parcours aussi considérable que je pensais, j'en serais quitte pour m'enfoncer vers l'est-nord-est. Et m'arrêtant chez les différentes peuplades, et apprenant peu à peu leur langue, je continuerais ma route à la recherche des lacs ou des fleuves, par où doit s'écouler la grande masse d'eau qui tombe sous l'équateur. (…)
Je compris vite que j'augmenterais de beaucoup les chances de réussite si je pouvais m'adjoindre un autre blanc, deux tout au plus : blancs qui, ayant déjà, comme moi, vécu sous un climat semblable, croiraient pouvoir résister aux fatigues de l'expédition.
Conférences et lettres / Explorations de 1875 à 1878(Dreyfous éd. Paris, 1887)
En juillet 1896, la mission Marchand débarque à Loango et guerroie entre la côte et le Congo, malgré les instructions de Brazza… Les frais de cette mission, qui devaient être supportés par la colonie Gabon-Congo, atteignent une somme plus que triple de celle prévue par le ministère des Colonies, créant ainsi dans le budget local un déficit dont Brazza ne peut accepter la responsabilité.
Ce qu'il avait redouté arrive : l'administration de notre Centre africain n'est pas assez forte pour protéger l'indigène contre les exactions de certaines sociétés auxquelles l'Etat a accordé de vastes concessions.
Déçu et désabusé, Pierre de Brazza, souffrant en outre d'une hépatite, reprend avec son épouse le chemin de la France, d'autant que Thérèse attend leur premier enfant…
Les enfants
Jacques Adolphe Antoine naît donc à Paris, en 1898, mais décède subitement à Alger, le 19 décembre 1903. Il avait cinq ans.
Antoine voit le jour à Alger en 1900, pendant le séjour du couple qui s'est installé dans une villa sur les hauteurs d'Alger, appelée Dar Sangha, du nom du fleuve, affluent du Congo, que Pierre a remonté. Antoine a été ensuite élève de l'Institut agricole de Maison-Carrée, en 1920.
Charles Olivier Marc naît, lui, le 15 juillet 1901 à Marvejols, où ses parents passaient leurs vacances dans le château de Carrière. Il se marie le 15 décembre 1942, à Alger, avec Félicitas Ida Fée Lenzinger.
Resté sur place après l'indépendance pour garder la villa-musée dont il est le conservateur, il est un jour agressé, dévalisé et roué de coups, sur la route de Kaddous, en rentrant chez lui (information John Franklin - CDHA). Il décède trois jours plus tard, le 8 novembre 1962, à Alger.
Enfin, une fille, Marthe Marie Adrienne naît le 4 septembre 1903, à Marvejols également. Elle s'est mariée, le 13 décembre 1944, à François Antoine Boraschi, administrateur des Colonies au Congo. Elle est décédée le 27 mars 1948, à Alger, peu de temps après sa mère qui s'est éteinte en janvier.
Grandeur et décadence
Tandis que le couple de Brazza s'installe à Alger, en 1898, et qu'Alger s'honore de recevoir le grand explorateur, celui-ci apprend avec surprise, en lisant le Journal officiel au Grand Café de Bordeaux, qu'il est relevé de ses fonctions de gouverneur du Gabon et du Congo.
Quelques jours plus tard, le « fondateur du Congo» reçoit une note laconique :
Paris, le 14 janvier 1898
«Monsieur le Commissaire général,
J'ai l'honneur de vous informer que, par arrêté en date du 2 janvier 1898, je vous ai placé dans la situation de disponibilité avec traitement, à compter du 13 janvier 1898, date à laquelle prendra fin le congé de convalescence dont vous êtes titulaire.
Le Ministre des Colonies»
C'est ainsi que la France officielle le remerciait !
Revoir le Congo
Cependant, il veut revoir une dernière fois ce Congo qu'il aime tant. Il veut constater par lui-même les dégradations de la colonie qu'il avait voulu si prospère.
Embarqué avec sa femme, le 5 avril 1905, il parcourt des distances considérables et réalise les désastres : de véritables camps de concentration, des otages pour obliger les indigènes à travailler, qui doivent donner, en guise d'impôt, une grande quantité de balles de caoutchouc…
C'est plus que n'en peut supporter Pierre Savorgnan de Brazza. Souffrant de plus en plus de la fièvre et de la dysenterie, la mort dans l'âme, il est obligé de quitter le Congo avec Thérèse. Ils s'embarquent sur le Maceio, à Libreville, mais son mal empirant, on doit le débarquer sur une civière à Dakar, où il s'éteint à l'hôpital, à 6 h du soir, le 14 septembre 1905.
Les témoins de ce décès sont deux infirmiers natifs de France : Marcel Daubord et Alfred Simon.
Des obsèques nationales lui sont faites à Paris le 30 octobre, mais sa femme fait rapporter son corps, trois ans plus tard, à Alger, où il repose au cimetière du boulevard Bru.
Sur sa tombe on peut lire :
La France pleure le fils adoptif
qui avait su, presque seul et sans armes,
lui conquérir un immense empire
dans l'Afrique inconnue,
à force de tranquille audace
et de foi invincible
en la patience et la bonté.
Sa mémoire est pure de sang humain.
(général de Chambrun, son
beau-frère)
Et son épouse fait ajouter sur le monument :
Africains, en passant, saluez ce tombeau.
Celui qui dort ici fut le tendre génie
Qui se pencha sur vous dans sa marche [ bénie.
Et d'une humanité librement rajeunie,
Promena sur vos fronts le splendide flambeau.
Cf. «Les tombes
célèbres à Alger»,
in revue GAMT n° 54.
Mme de Brazza reste à Alger avec ses enfants dans leur belle maison Dar Sangha.
Elle est sans ressources, Pierre ayant investi tous leurs biens dans ses missions et ses œuvres humanitaires.
La loi du 1er août 1902 avait accordé à Brazza une pension annuelle et viagère de dix mille francs, à titre de récompense nationale.
A son décès, celle-ci est transformée en réversion au profit de son épouse, à raison de six mille francs annuellement. Cependant, à la suite des dévaluations successives, cette somme devient dérisoire, et il est alors accordé à Thérèse de Brazza le droit de tenir « un bureau de tabac» ! (information John Franklin - CDHA).
Lorsqu'elle décède à son tour, en janvier 1948, la famille décide - sur l'initiative du général de Chambrun - de faire don de leur maison au gouverneur général de l'Algérie, à condition que celui-ci en fasse un musée regroupant les souvenirs du grand homme.
C'était une belle demeure située au n° 56 avenue Foureau-Lamy, près du Bois de Boulogne, sur les hauteurs d'Alger.
Entourée d'un jardin, elle comprenait quatre étages, dont le sous-sol, le rez-de-chaussée et le premier étage furent réservés au musée.
Celui-ci fut inauguré en 1952, pour le centenaire de la naissance de l'explorateur, et son fils Charles en fut naturellement le conservateur. n
1) Charles, après ses études au lycée d'Alger, se consacra à la peinture. Aquarelliste et dessinateur de talent, il se spécialisa dans les paysages d'Algérie, surtout de Kabylie. Attaché au monde des arts, il fit partie de l'Union des artistes d'Afrique du Nord et des aquarellistes de la France d'outre-mer. Il exposa pendant plus de trente ans dans les galeries algéroises, remporta une mention spéciale du jury en 1944 (243 œuvres exposées salle Pierre-Bordes), le prix Jean-Charles au 30e Salon de l'Union des artistes d'Afrique du Nord en 1959, le prix Marcello-Fabbri, en 1961, et le prix des « Petits Tableaux », en mai 1962. Le Musée des Beaux-Arts d'Alger possédait une aquarelle, Marabout de Sidi Yahia, à Birmandreis (Marion Vidal-Bué in L'Algérie des peintres).