Généalogie Algérie Maroc Tunisie - mars 2008 - N° 101

Stora, la rade magnifique
Par Edgar Scotti (Adhérent n° 719)


Adossée au pied d'une montagne à pic, l'anse de Stora était connue des Romains. Le soir venu, ils y abritaient leurs trirèmes. Ils construisirent au flanc de la montagne cinq travées de belles citernes alimentées par l'oued Chaddi (ruisseau des singes) dont les eaux contournaient le massif montagneux au moyen d'un tunnel.


Les toponyrnes de Sinus Lumidicus, Mers Estora et d'Istoura, port de Rusicade, apparurent dans les descriptions, respectivement laissées par Ptolémée, Edrissi et EI-Bekkri.
Au XVIè s., les Génois faisaient escale à Stora désigné sous le nom de Port Génois.
Dans l'histoire à visage humain de ce village s'inscrit, dès 1850, l'arrivée de pêcheurs italiens du golfe de Naples, suivis de ceux d'Ischia. Cette île phlégréenne, fut en effet ruinée par plusieurs séismes dont celui de 1883 qui contraignit une partie des 25 000 habitants de huit paroisses, dont celles de Forio, Casamicciola, Lago - Ameno, Barrano d'Ischia et d'Ischia - Porto à émigrer vers les Etats-Unis et l'Algérie. Vingt ans plus tard, en 1903, la pénurie de sardines sur les côtes bretonnes incita des pêcheurs de Douarnenez à s'installer à Stora.
La commune de plein exercice de Stora fut créée en janvier 1848 sur un territoire de 6 923 hectares étendu en 1887, sur 11 647 hectares en montagnes et coteaux.
Les températures oscillent entre 12°C au-dessus de 0 en hiver et 42°C en été.
Le village était relié à Philippeville, distant de 4 kilomètres, par une route en corniche, construite entre la mer qu'elle surplombait à une grande hauteur et les pentes boisées de la montagne, où le clocher d'une église se profilait sur un fond de chênes-lièges.
La mémoire collective de ce village conserve le souvenir des sinistres maritimes provoqués par les tempêtes de 1841 et de 1843 et 1854. La rade fermée à l'ouest par la Grande Plage n'offrait aucune sécurité par «bafagne» d'est ou de nord-est.

Administration municipale

En 1900, Stora avait une population de 2 484 habitants dont 636 Français et 168 étrangers. Le village d'Aïn-Zouit à 24 kilomètres, ainsi que les douars M'Salla et Oued Drader, dépendaient de la commune.
    Maire : Auguste Aquadro
    Adjoint : Edouard Nig1io
    Conseillers municipaux : Abdelal, Apréa, Arata, Bar1uet, Ben Taïeb, Cauro, Buonacore, El Haoussine, Scotto di Vettimo, Stizi
    Secrétaire de mairie : Valentin Roche
    Architecte municipal : M. Joseph Birabent
    Curé : abbé Vallecalle
    Instituteur : Valentin Roche
    Institutrices : Mmes Noklo et Ourteau
    Ecole maternelle : Mme Cousinet
    Inscription maritime : Jean-Baptiste Duval, garde
    Douanes : Franchi, receveur
    Médecin conventionné : Augier, en résidence à Philippeville
    Postes : Jean Desperrin, facteur-receveur
    Télégraphe : Conte

Artisans et commerçants

    Cafetiers-restaurateurs : Apréa, Coppa, Comte, Curci, Niglio
    Pêcheurs : Adragna, Aquadro, Dambra, Dimeglio, Cacciotolo, Pancrace Pilato, Scotto di Vettimo
    Conserveries de poissons : Aquadro, Conte, Grima, Fandopoulo, Lebot et Grevat.

Le produit de la pêche à la maille débouchait à cette époque sur la conserverie selon des méthodes ancestrales mises en œuvre par des conserveurs d'origine italienne. Ces ateliers de salaison fournissaient notamment en été de nombreuses journées de travail aux femmes du village. Dès l'aube à l'arrivée des bateaux elles étêtaient et éviscéraient les anchois qui étaient ensuite mis dans des corbeilles avec du gros sel afin de leur faire perdre leur eau et leur sang. Ces tâches étaient effectuées avec dextérité et rapidité dans la bonne humeur, en un langage fleuri où se mêlaient l'arabe, l'espagnol, le napolitain, le sicilien et plus rarement le français.

Agriculteurs-viticulteurs

L'oued Chadi, «ruisseau des singes », formait à son embouchure une vaste plaine connue sous le nom de la Grande plage, entièrement cultivée en céréales puis en vignes. Citons : MM. Apréa, Arata, Baldini, Dambra, Diméglio, Ramonatxo, Scala, Spennato, Stizi, Albertini, Aquadro, Buono, Pascal Di Costanzo, Pilato, Antoine Baldino, Grevat.
Il convient d'ajouter à Aïn-Zouit, 14 petits agriculteurs ne cultivant que trois ou quatre hectares chacun.
De 185 hectares en 1900, le vignoble fut progressivement étendu en raison de la qualité de ses vins. La céréaliculture elle-même, fit place à des productions maraîchères de primeur et notamment à des cultures de fraises.

Stora en 1962

Si l'importance économique de Stora fut freinée par la construction du port de Philippeville, ce village conserva jusqu'à la fin un dynamisme qui se manifesta aussi bien dans les activités agricoles que dans celles de la mer. Dans une région difficile d'accès, des agriculteurs surent protéger leurs productions pour les mettre à l'abri des prédateurs et des caprices du climat. Ils les adaptèrent aux potentialités locales en tenant compte des besoins des consommateurs.
Issus de générations qui animèrent des rivages inhospitaliers, des pêcheurs courageux, originaires de tout le bassin méditerranéen, évoluèrent dans leurs conceptions de la pêche artisanale. En l'absence de port et malgré la soudaineté du changement des conditions atmosphériques, ils adaptèrent leurs techniques de pêche côtière en hiver, aux nécessités de la protection des ressources halieutiques en été. En effet, entre le 1er juin et le 30 septembre, leurs chalutiers ne pouvant mouiller leurs filets, qu'au-delà de la limite des trois milles, dans les eaux internationales, ils s'équipèrent pour pêcher les grosses crevettes et autres poissons de fond. Avec l'arrivée de pêcheurs bretons l'industrie de la sardinerie par salaison ou saumurage évolua vers la conservation par fritage et emboîtage.
Enfin Stora, station balnéaire appréciée et très fréquentée du 15 juillet au 15 septembre depuis le XIXème siècle, conserva jusqu'en 1962 sa réputation pour la qualité de son accueil et celle de sa cuisine.
En 1962, quelques unes des premières familles vivaient encore à Stora, malgré des attentats qui coutèrent la vie à quelques un d'entre eux. Citons les familles Apréa, Buonacore, Cacciotolo, Comte, Georges Di Costanzo, Di Méglio, Lubrano, Muollo, Pinelli, Scotti, Scotto Di Vettimo, Scotto Monéglia, Michel Torrente, Yacono.
Ces hommes sans passé, voulaient donner un sens à leur vie, à celle de leurs enfants en bâtissant leur avenir et celui de tous ceux qui les entouraient. Conscients de la nécessité d'épargner la ressource, ils respectaient les périodes de reconstitution de la faune marine et notamment de ses espèces les plus appréciées, n'hésitant pas à rejeter à la mer une grosse langouste « grainée » c'est-à-dire pleine d'œufs en disant « voici notre pain de demain ».
Ils étaient des bâtisseurs qui participèrent, notamment dans la marine nationale, à deux grands conflits mondiaux. A la suite desquels, ils ne demandèrent rien, même si cette hécatombe de nombreux jeunes, eut de graves conséquences lors des tragiques « événements » qui les conduisirent au douloureux exode de 1962.
Cette note trop succincte sur ce village aujourd'hui oublié, comporte certainement des omissions, des lacunes et des erreurs dans la rédaction des patronymes. Elle permettra peut-être à ceux qui eurent des attaches familiales à Stora de comprendre et de se souvenir du contexte de l'époque, de retrouver et de marcher dans les pas de leurs aïeux. En comblant ces insuffisances, ils permettront de développer cette mémoire, en faisant mieux connaître des hommes sur lesquels on ne sait en fait, rien.

Remerciements

Il convient d'exprimer nos sentiments de bien vivre gratitude à toutes les personnes qui, par leurs archives ou leurs souvenirs personnels contribuèrent à l'évocation de quelques uns des hommes qui firent Stora. Parmi lesquelles : le Dr Duboucher, MM. Maurice et Jean-Maurice Di Dostanzo, Lucien et René Patania, Jacques Piollenc. Qu'ils en soient bien vivement remerciés.

Bibliographie

Crespo Gérard. Stora, une localité italienne de l'est algérien au XIXè siècle
Crespo Gérard. Les Italiens en Algérie 1830-1960, histoire et sociologie d'une migration
Gori Marcel. Philippeville mon beau pays
Attard Gilbert. Philippeville ses souvenirs
Guides, annuaires et documentation de l'époque
Ledermann Emile. Philippeville et ses environs. Edition du syndicat d'initiative de Philippeville, 1935
Patania Lucien et René. Notre père, Alfred, pêcheur en Algérie.